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Un espace à la fois de mémoire, d’échange d’idées et d’archivage de différents articles, interviews, et autres documents relatifs aux événements ayant marqué le combat pour la démocratie en algerie d’une façon générale, et le parcours du RCD en particulier.
Catégorie :
Blog Journal intime
Date de création :
17.04.2008
Dernière mise à jour :
23.04.2008
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printemps bérbére:historique

Posté le 23.04.2008 par ideauxdurcd
L’on sait que la goutte qui a débordé le vase en 1980 et qui a fait que toute la Kabylie s’est levée pour crier son ras-le-bol et exprimer, pour la première fois dans la rue, sa revendication de reconnaissance de Tamazight, était l’interdiction de la conférence de Mouloud Mammeri prévue à l’Université de Tizi-Ouzou le 10 mars 1980.
Afin de donner une idée de développement des événements depuis le 10 mas 1980, nous publions un extrait du Journal des événements de Kabylie, de Rachid Chaker*.

* Dimanche 9 mars 1980.
En deux années et demie d’existence, le Centre universitaire de Tizi-Ouzou a déjà connu trois grandes grèves dont la dernière en date, très dure, s’est déroulée du 17 octobre au 13 novembre 79 ; elle posait le problème de la représentation authentique des étudiants dans l’instance universitaire. Le FLN avait accusé les meneurs d’être des berbéristes, voire des bébéro-marxistes (ou plus prosaïquement des Bougiots).

On avait alors supprimé la venue des étudiants bougiots sur Tizi-Ouzou, ceux-ci étant désormais orientés sur Sétif. De même les enseignants algériens ayant accompli leurs études en France, furent particulièrement surveillés, parfois intimidés. De nombreuses atteintes à la liberté des manifestations culturelles berbères se sont déjà produites à Tizi-Ouzou. Interdiction d’Aït Menguellet et d’Idir ; ou de la pièce de théâtre la Guerre de 2000 ans adaptée en kabyle. En rétorsion, une salle de prière aurait été alors mise à sac par les étudiants.

La venue le 10 mars 1980 de Mouloud Mammeri avait été annoncée par voie d’affiches depuis plusieurs jours déjà. Le recteur, bien qu’hostile à cette présence a toléré l’organisation de la conférence par le comité de cité d’Oued Aïssi (comité reconnue par l’administration). Toutefois, plusieurs affiches avaient été arrachées. Dans la nuit du dimanche au lundi à minuit, un mystérieux appel téléphonique de quelqu’un se faisant passer pour le recteur de Tizi-Ouzou prévient Mammeri de l’annulation de sa conférence.

* Lundi 10 mars 1980.
Renseignement pris le matin, M. Mammeri s’est entendu démentir au téléphone, par M. Arab, lui-même, toute interdiction ou report de la conférence. Vers 12 heures Mammeri, en compagnie de S. Chaker et d’un chauffeur du CRAPE se dirige en direction de Tizi-Ouzou. Parvenu à 14 heures à Dra Ben Khedda, ils sont interceptés par un barrage de police.
(Un second barrage était d’ailleurs prévu à Boukhalfa.)

Conduit chez le Wali après vérification d’identité, M. Mammeri se voit signifier oralement, l’interdiction de sa conférence sur la « poésie kabyle ancienne », sous prétexte de « risques de troubles de l’ordre public ». Il est également convié à quitter la wilaya immédiatement. Auparavant, il prend soin de se rendre chez le recteur pour s’enquérir de cette interdiction. Le Wali a en effet « lâché le morceau » en trahissant son exécuteur des basses œuvres, puisqu’il avait charge, le directeur du COUS, M. Mérabtène, de téléphoner "l’annulation" à Mammeri, la veille à minuit.

Le recteur et le secrétaire général de l’Université sont effondrés et déclarent être soumis à des pressions intolérables. Aux environs de 16 h 30, à Hasnaoua lorsque la nouvelle de l’interdiction parvient à la nombreuse foule attendant impatiemment (plus de 1 000 personnes !) c’est l’effervescence qui succède à l’indignation. Une A.G. des étudiants est convoquée pour le lendemain mardi 11 mars à 9 heures.

Mardi 11 mars 1980. - Première manifestation de rue à Tizi-Ouzou.
Cette manifestation est rapidement décidée par l’A.G. de de 9 heures.
De l0hl5 à l2hl5, soit durant deux heures, ce sont 500 à 600 personnes puis à la fin 700 environ qui ont défilé en faisant deux fois le tour de la ville par les principales artères. Le cortège a marqué des temps d’arrêt devant le CNP du FLN, devant la Wilaya et enfin devant les lycées de la ville.

Les banderoles proclamaient :
« Culture berbère : culture populaire »
« Wali, CNP, Conférence de M. Mammeri interdite ? »
« Halte à la répression culturelle ! »

Les slogans en français étaient :
« A bas la répression » - « Wali, CNP, assassins ».

En kabyle, c’étaient :
« Tamazight t-tameslayt ennegh : le berbère est notre langue »
« anerrez wala aneknu ! : nous briserons mais ne plierons pas ! »
« ‘naâya di lbat’el ! : nous en avons marre de l’injustice ! »

Le service de répression était très important : police, gendarmerie et pompiers, mais il n’a pas osé intervenir. L’activité dans la ville était paralysée et l’ensemble de la population était aux fenêtres. Il y avait certes une grande approbation tacite, mais pas de manifestations très nettes d’appui ; seules quelques vieilles ont osé pousser des « vouyous » de leurs balcons.

L’après-midi, une réunion des enseignants algériens du Centre universitaire de Tizi-Ouzou met au point le texte d’une pétition sous forme de lettre ouverte au ministre de l’Enseignement supérieur, texte dénonçant (dans ses deux versions finalement proches l’une de l’autre), l’interdiction dont avait été victime un collègue universitaire, insistant également sur le nécessaire respect des franchises universitaires (présence de flics en civil dénoncée...), et revendiquant la liberté d’expression notamment au plan culturel et précisément en ce qui concerne la langue berbère. La lettre recueillera plus de 40 signatures (soit les 4/5 des enseignants algériens).

* Mercredi 12 mars 1980.

Rédaction en assemblée générale par les étudiants de Tizi-Ouzou, d’une « lettre ouverte au président de la République » qui sera tirée plus tard à des milliers d’exemplaires et largement diffusée (Alger, Boumerdès, etc.). Cette lettre relativement modérée, s’appuie sur la Charte nationale dont elle cite de larges extraits. Elle rappelle les événements et revendique le droit au développement de la langue et de la culture berbères proposant l’adoption du berbère comme seconde langue nationale.

A Alger, les personnes mises au courant de ce qui se passait à Tizi-Ouzou, se sont montrées souvent très mitigées certaines mettaient même en doute la véracité des informations ou la personnalité de M. Mammeri. Quelques rares personnes étaient enthousiasmées par la manifestation de rue !

* Jeudi 13 mars 1980.

Les enseignants de l’Institut des Sciences économiques d’Alger, informés des événements, ont pris l’initiative d’une pétition adressée au ministère protestant contre l’interdiction dont avait été victime l’universitaire Mammeri. Ce texte recueillera une bonne quarantaine de signatures, soit les 3/4 des enseignants algériens (y compris les gens du PAGS et la direction...).
Dans la nuit du 12 au 13 mars, entre Boudouaou et Tizi-Ouzou, la plupart des pancartes routières et des abris d’arrêts de bus, ont été recouverts d’inscriptions à la peinture noire portant :
« Démocratie », « Aït Ahmed au pays ! », « Halte au génocide culturel ! », « néo-FLN-Fascîste », « Tous opposants ! »

Des inscriptions ont aussi été signalées dans Tizi-Ouzou et sur les routes de la haute Kabylie. Toutes ont été recouvertes précipitamment par les autorités avec plus ou moins d’efficacité, à la peinture blanche ou rosé, et ce, dans la journée du jeudi 13. C’est à cette date aussi, que paraît le premier article de la presse étrangère, faisant état des événements de Tizî-Ouzou. Il s’agit d’un court article de Libération, lequel relate honnêtement la manifestation du 11. (C’est sans doute ce qui éveillera l’intérêt du Monde !)

* Vendredi 14 mars 1980.

Les gens commentent abondamment (et différemment) les inscriptions. Les avis sont plutôt partagés.

* Samedi 15 mars 1980.

Première visite à la présidence de la République d’une délégation d’étudiants de Tizi-Ouzou qui lui remettront la lettre ouverte. Ils sont reçus par A. Benhabyles le secrétaire général qui se montre quelque peu surpris et réservé, mais néanmoins pas trop hostile. Les étudiants lui font une démonstration d’écriture en berbère (Tifinagh) qu’il dit avoir transmise au Président ( ?). En fait il précisera ses positions lors de la seconde rencontre.

* Dimanche 16 mars 1980.

A Alger, on signale qu’un tract du FFS circule en milieu estudiantin (c’est le troisième depuis six mois), il informe sur les événements de Tizi-Ouzou tout en exagérant quelque peu le nombre des manifestants (2000 prétend-il).
En Kabylie, les dimanche 16, lundi 17 et mardi 18, Larbaa Naît Irathen puis Azazga et Aïn El Hammam ont connu trois journées de manifestations (à Larbaa, trois jours consécutifs). Les manifestants sont surtout de nombreux jeunes (lycéens, etc.) mais aussi des très jeunes et des femmes (en général des vieilles). Des actions spectaculaires sont signalées.

A Larbaa Naît Irathen, les manifestants entrent dans la caserne et obligent les djounouds à sortir (alors qu’ils étaient en tenue de sport, en train de faire de la gymnastique), pour manifester en faveur de la langue berbère. Le même sort atteint le président de l’APC qui se voit contraint de défiler en tête en scandant : « Vive les Berbères. »

Partout des vitres et des enseignes des édifices publics sont brisées, souvent elles sont repeintes en caractères « tifinagh ». A Azazga, un officier de police venu protester contre la dégradation d’une enseigne du FLN, se voit déverser sur lui un pot de peinture rouge, etc. Les commerçants (certains diront qu’ils y ont été forcés) ont bien évidemment baissé tous les rideaux.

* Lundi 17 mars 1980.

Daniel Junqua, correspondant du Monde, se rend à Tizi-Ouzou, où il enquête auprès d’étudiants, d’enseignants et tente vainement d’obtenir la version des responsables (recteur absent, etc.). Un premier article honnête va paraître dans le Monde, daté du mercredi 19 mars.
A l’université de Tizi-Ouzou, on commente bien sûr tous les événements. Les partisans d’une prise de position pour dénoncer les « partis d’opposition suspects de chercher à manipuler » sont mis en minorité et le projet est abandonné. Le soir, un gala du chanteur d’Imazighen Imula, Ferhat, a lieu au foyer de Hasnaoua devant près de mille spectateurs dont le directeur du COUS, Merabtène, complètement ivre, qui se prête aux demandes loufoques des étudiants qui le ridiculisent. Ce gala tourne en une espèce de meeting d’opposition à la politique répressive du pouvoir et il a beaucoup de succès car des thèmes politiques sont ouvertement débattus, comme par exemple, le retour d’opposants comme Aït Ahmed et Boudiaf. Le laborantin About Arezki parle imprudemment d’un tract du FUAA qu’il aurait reçu sous sa porte.

* Mardi 18 mars 1980.

On nous confirme les manifestations de Larba, Azazga et Aïn El Hammam. Les gens sont parfois assez circonspects (particulièrement les hommes adultes), « on risque de s’acheminer vers une guerre civile » redoutent-ils.

* Mercredi 19 mars 1980.

Mammeri est reçu une première fois par Bererhi (le ministre de l’Enseignement supérieur) qui s’est montré tout plein d’excuses « mielleuses » mais vagues. Une seconde fois il le contacte pour lui déconseiller fortement de participer à un cycle de conférences organisées à la Cité universitaire de jeunes filles de Ben Aknoun, sur le thème de la Culture nationale. La même démarche semble avoir été faite auprès de M. Labîdi ainsi qu’auprès de Rachid Boudjedra également pressenti pour ce cycle.

Mammeri s’excusera « diplomatiquement » auprès des jeunes filles venues le relancer. Certaines filles de l’UNJA tenteront même de reprendre l’affaire en main.

* Jeudi 20 mars 1980.

On relève un billet plutôt « ordurier » signé K.B. (sans doute Kamel Beikacem, le rédacteur en chef) paru dans la page culturelle de El Moudjahid. Mammeri y est attaqué (sans être nommé) comme un véritable collaborateur du colonialisme.
On note aussi un éditorial très confus mais dont la fin dénonce nettement les fauteurs de trouble de Tizi-Ouzou dans ‘Révolution africaine.

Algérie Actualité, quant à lui, souligne bien que le départ de Chadiy pour le Moyen-Orient était prévu de longue date et n’a donc rien de conjoncturel. En fait une venue de Chadly à Tizi-Ouzou était bel et bien prévue pour le 15 ou le 16 mars. En témoignent les nombreux (et précipités) travaux d’embellissement dans toute la ville.

A Dra El Mizan, une première tentative de manifestation a eu lieu alors que les lycées étaient en vacances, avec environ deux cents lycéens. A Tizi-Ouzou, les étudiants tiennent une A.G. assez houleuse, au cours de laquelle certains dénoncent les manipulations des partis d’opposition, FFS, FUAA et PRS ; certains y ajoutent le PAGS (qui effectivement manipulerait au moins un ou deux des « meneurs » estudiantins). Par ailleurs l’AG prend la décision d’aller au-devant des manifestants lycéens des villes de Larba, Azazga, etc. qui s’apprêtent à descendre en cortège sur Tizi-Ouzou, afin de les dissuader de faire le regroupement. La manifestation dont la rumeur était connue depuis plusieurs jours, même à Alger, est difficilement contenue. En fait les forces de l’ordre étaient sur les dents.

* Samedi 22 mars 1980.

Au niveau des enseignements de Tizi-Ouzou, on parle d’une nouvelle initiative à prendre suite à l’article injurieux d’El Moudjahid, qui met en cause également la communauté universitaire de Tizi-Ouzou de façon indirecte. A Alger, certains universitaires tentent avec peu de succès, de faire signer une pétition demandant à El Moudjahid de garantir le droit de réponse à Mammeri.

La pétition recueille difficilement des signatures, même parmi le personnel du CRAPE dont Mammeri avait été directeur.

* Lundi 24 mars 1980.

On note de nombreuses tergiversations en milieu enseignant à Tizi-Ouzou sur les initiatives à prendre. La lettre ouverte au ministre tarde à être envoyée. A l’Institut des Sciences économiques, le recteur Arab vient d’installer la commission pédagogique. Les enseignants décident à propos du problème des polycopies et du tirage d’adresser une lettre-ultimatum à l’administration pour la date limite du samedi 29 mars, au-delà de laquelle ce serait la grève.

* Mardi 25 mars 1980.

L’Institut des Sciences économiques d’Alger se met en grève pour trois jours à propos principalement de leur comité d’institut non reconnu par l’administration.

Mammeri a été reçu par le ministre de l’Information, Mehri, qui, tout en lui présentant des excuses polies, s’oppose à la publication de sa réponse par El Moudjahid. Mammeri semble plutôt résigné à ne pas pousser plus loin, mais à sonder du côté d’Algérie-Actualité...
Entre-temps, le directeur de la Recherche scientifique au ministère, Benbouzid, ainsi que des gens de l’ONRS se mon- trent plutôt favorables à l’idée de l’ouverture d’une chaire de berbère et de filières de recherches dans le domaine. Mercredi 26 mars 1980
Une première et double tentative de manifestation à Alger, rue Larbi Ben M’hidi, plus précisément place Emir Abd El Kader.

Vers 11 heures le premier regroupement est immédiatement et violemment dispersé par la police qui a cerné la rue Ben M’hidi. La manifestation était en effet « dans l’air » depuis plusieurs jours et donc connue de la police. Une seconde tentative a eu lieu en tout début d’après-midi, semble-t-il, et là, les charges de police ont été encore plus féroces, il y aurait eu des dizaines d’interpellations, dont certaines maintenues un certain temps (quelques semaines ?). Cette violence aurait succédé à une distribution de tracts du FFS.

Au total, quelque trois cents ou quatre cents personnes auraient tenté cette manifestation.

La seconde manifestation à Tizi-Ouzou a regroupé environ cinq cents ou six cents étudiants et quelques dizaines de jeunes.

Elle a été une réussite et il n’y a eu aucune réaction des forces de l’ordre pourtant nombreuses. Les étudiants scandaient notamment des slogans hostiles aux « mensonges à El Moudjahid » et exigeant la libération des personnes détenues (tels Chemime Mokrane de Béni Douala et About Arezki, laborantin de l’université dont la nouvelle de l’arrestation est parvenue aux étudiants).

Par ailleurs, outre les banderoles habituelles les étudiants influencés par les « Pagsistes » introduisent des banderoles du genre « oui à la Charte et au Socialisme ». En tout cas le Wali, sorti au-devant des étudiants pour parlementer, se verra conseiller de rentrer se cacher, sa sécurité ne lui étant pas garantie (propos qu’il retiendra contre les étudiants).

Samedi 29 mars 1980.

A l’Institut des Sciences économiques de Tizi-Ouzou, les enseignants n’ayant pu obtenir satisfaction pour leur revendication concernant le centre de tirage, se mettent en grève pour une semaine.

Durant la semaine qui s’ouvre, les étudiants de Tizi-Ouzou vont envoyer la deuxième délégation à la présidence ; celle-ci est encore une fois reçue par le secrétaire général Benhabyles.

Celui-ci précise sa pensée (et prétend-il celle du Président) : il s’agit en fait de tentatives de manipulations assez nettes : « Je suis moi-même berbère ; l’Algérie devrait s’appeler "Berbérie", nous n’avons rien à voir avec le Moyen-Orient ; on a de sérieux problèmes avec ces fanatiques "baasistes" au sein du pouvoir qui est divisé. Au prochain Comité central du FLN, ça va être une belle bagarre. Vous savez, Chadly a trop de problèmes et des tas de dossiers sur son bureau ; il ne peut pas s’occuper du vôtre, le CC tranchera peut-être. Mais je vous mets sérieusement en garde : quoi qu’il en soit, s’il y a des troubles sur la voie publique, même à Oran ou Annaba, vous, les étudiants de Tizi serez considérés comme responsables et donc réprimés ! »

Dimanche 30 mars 1980.

Certains bruits font état de manifestations qui auraient eu lieu en petite Kabylie (Béjaïa, Akbou ?).

On apprend par ailleurs que le commissaire de police de Tizi-Ouzou ayant appris la grève des Sciences économiques a commencé à effectuer une enquête auprès de l’université sui les causes et les responsables (sic). Le secrétaire général Tahi quant à lui, viendra chercher les dossiers de travaux dirigés en souffrance et ira les porter pour tirage... à la Wilaya !

Mardi 1er avril 1980.

Des rumeurs commencent à circuler quant à une prochaine manifestation à Alger, prévue en fait pour le lundi 7 avril 80 A Alger, c’est la fin de la grève des étudiants de Sciences économiques mais l’effervescence continue et la mobilisation reste assez forte. Un des problèmes d’actualité est celui du code de la famille et plus généralement la lutte des femmes qui prend une acuité nouvelle, puisque plusieurs actions spectaculaires se sont déroulées les 13, 20 et 27 mars avec pour théâtre, l’Union locale d’Alger-Centre, rue Hassiba, puis à la Maison du peuple, place du 1er Mai, au secrétariat général de l’UGTA, puis encore à la villa Joly, au siège de l’UNFA. Plus d’une centaine de femmes, intellectuelles mais aussi travailleuses, ont été concernées, avec un fort noyau d’activistes : le cheval de bataille étant l’ouverture d’un large débat démocratique autour de la préparation du Code de la famille (jusque-là secrète). Un écho a même eu lieu à Paris avec la réunion de l’ASFA le 28 mars (assez houleuse). De nombreuses affiches et contre-affiches traitent du sujet à la faculté centrale.

En Kabylie, de très nombreux renforts de police anti-émeute, sont cantonnés au centre de formation professionnelle de Tadmaït.

Vendredi 4 avril 1980.

Face aux risques sérieux de répression qui se dessinent à l’approche de la manifestation du 7 avril à Alger, prévue à 10 heures place du 1er-Mai, un groupe d’enseignants ainsi que quelques étudiants, étudient la possibilité de mettre sur pied un comité antirépression. Rendez-vous est pris pour le dimanche 6 avril à 17 heures. La semaine précédente, on a même assisté à une tentative d’agression à l’égard d’un enseignant syndicaliste.

Les étudiants envahissent un des centres de tirage de l’université (face au refus de l’administration) et tirent à des milliers d’exemplaires la lettre "réponse à El Moudjahid " faite par Mammeri. Celle-ci sera diffusée massivement partout à Alger, Tizi, etc., elle sera même publiée (contre la volonté de son auteur) par le Matin de Paris. Dimanche 6 avril 1980.

AG des étudiants de Tizi-Ouzou qui décident de se mettre en grève afin de participer massivement à la manifestation du lendemain 7 avril à Alger.

A 17 heures, une pré-réunion constitutive du comité antirépression se tient avec une douzaine d’enseignants et d’étudiants. Rendez-vous est pris pour le lendemain 18 heures afin de faire le bilan de l’éventuelle répression d’Alger.

On apprend par ailleurs qu’au village des "Aghribs" près d’Azazga un ancien camp militaire français (en fait une école) a été réactivé et abrite des renforts de la police anti-émeute disposant de camions blindés.

Une importante manifestation a eu lieu à Aïn El Hammam. Il y aurait eu énormément de "casse". Les jeunes (surtout) ont envahi la ville obligeant les gendarmes à se terrer. Quelques excès ont été signalés : mise à sac de l’hôtel Djurdjura où il se serait ensuivi une saoulerie avec les réserves d’alcool de l’hôtel ; un ouvrier oranais de la COTRA aurait été malmené par des jeunes, ceux-ci ayant ensuite été rappelés à l’ordre. Les neveux du Wali auraient été parmi les "casseurs" (famille Sidi Saïd). Lors d’une première tentative de manifestation, des milliers de jeunes de la région d’Aïn El Hammam ont réalisé une marche de vingt kilomètres pour faire la jonction avec la population de Larbaa Naït Irathen. Informés, les jeunes de cette ville s’étaient dirigés à leur rencontre. Les forces de l’ordre, très nombreuses, eurent beaucoup de difficultés à s’interposer pour éviter la jonction à trois kilomètres de Larbaa,une bataille rangée s’en est suivie, les gendarmes étaient pris en sandwich. Beaucoup de chiens policiers "bergers allemands" ont été tués par la population à coups de fourche. Lundi 7 avril 1980

Dès la veille au soir, et surtout très tôt le matin, toutes les voies de communication entre Tizi-Ouzou et Alger sont soigneusement filtrées.

Cars, trains, voitures particulières sont contrôlés et tous les jeunes porteurs de pièces d’idéntité de Tizi-Ouzou sont intimidés, stoppés, ou même refoulés. Le train au départ de Boumersès est bloqué par les gendarmes. Un véritable barrage est installé à Si Mustapha (limite de la wilaya d’Alger). En Kabylie, c’est à Draa El Mizan qu’une manifestation de lycéens et de jeunes a lieu ; il s’en suit plus de soixante dix interpellations.

En même temps qu’à Alger, une manifestation éclate à Paris, à proximité de l’ambassade d’Algérie, avec 400 ou 500 personnes.

Le pouvoir d’Algérie ne manquera pas de souligner le fait en y voyant la preuve du "complot impérialiste", (sic). La manifestation d’Alger éclate en haut de la place du 1er Mai, au dessus des jardins de l’avenue de l’Indépendance. C’est à 10 heures que les 500 manifestants tentent de rejoindre la rue Hassiba Ben Bouali. Outre les banderoles habituelles concernant la langue et la culture berbères, ainsi que la liberté d’expression, on note la présence remarquable d’un groupe de femmes portant une banderole "la parole aux femmes".

Un compte rendu assez honnête de la manifestation a été fait par D. Junqua dans le Monde daté du mercredi 10 avril 80. Très vite la manifestation est durement réprimée, elle est même coupée en deux ; le groupe coincé le long du mur de l’hôpital Si Mustapha est sauvagement matraqué, c’est là qu’il y aura le plus grand nombre de blessés graves. Aussitôt des voitures haut-parleurs du FLN sillonnent le quartier du 1er Mai en demandant aux nombreux badauds de ne pas se joindre aux manifestants, car la police venait d’y démanteler un réseau de "réactionnaires agents de l’impérialisme". Au total, il y a eu 110 interpellations dont une vingtaine seront maintenues jusqu’au lendemain soir. Le chanteur Ferhat sera relâché assez tôt, en revanche la présidence démentira auprès de la presse avoir arrêté Kateb Yacine que certains croyaient avoir vu en tête du cortège. De nombreux blessés sont soignés à Mustapha, mais la police a pris soin d’éviter l’inscription au registre des urgences. Vers 12 heures les quelques centaines de rescapés se regroupent dans l’enceinte de l’université rue Didouche. Ils sont aussitôt encerclés par la police. Après un meeting, ils décident de manifester le lendemain pour faire libérer leurs camarades. Une marche est prévue sur le Commissariat central.

Vers 19 heures à Tizi-Ouzou, on assiste à un "branle-bas de combat", notamment avec une réunion précipitée du Comité anti-répression. Les enseignants essaient vainement de contacter le recteur Arab qui demeure invisible (de même que le secrétaire général) aussi bien à l’Université que chez lui. On essaie de faire le bilan quant aux Tizi-Ouziens arrêtés à Alger. Difficile, car beaucoup sont rentrés mais pas en direction de la faculté (souvent chez eux). Une AG est convoquée pour le lendemain mardi 8. A Alger, on parle de la création d’un Comité de défense des Libertés culturelles... (inspiré par Aït Ahmed ?). Mardi 8 avril 1980
Premier jour de l’occupation de l’Université de Tizi-Ouzou.

Mardi 8 avril 1980.
- Premier jour de l’occupation de l’Université de Tizi-Ouzou.

A Tizi-Ouzou, une assemblée générale, très dense (plus de 1000 étudiants étaient présents) décide à l’unanimité la grève générale illimitée avec occupation des locaux jusqu’à satisfaction de leur programme de revendication (enseignement du berbère...) et la libération de tous les détenus (à cette heure on notait encore un enseignant et 4 ou 5 étudiants de Tizi-Ouzou parmi les 20 détenus d’Alger).

L’AG structure un puissant comité anti-répression tripartite, d’environ 65 membres (plus de 20 étudiants, plus de 20 enseignants, et une vingtaine de travailleurs de l’université). Il se subdivise en 4 commissions permanentes : information et coordination, animation culturelle et vigilance, relations extérieures officielles (avec la wilaya, la police etc.), relations extérieures non officielles (presse, autres universités etc.). L’après-midi, une première délégation du Comité anti-répression se rend chez le wali, pour porter le texte de l’Appel à la Libération des détenus, qui constituait le premier texte déclaratif du Comité anti-répression. Le wali donne des assurances verbales quant à la libération de tous les Tizi-ouziens, exceptés des gens comme About Arezki supposés appartenir à des organisations subversives. Le soir, les étudiants de Tizi-Ouzou mettent en place les piquets de vigilance tout autour de l’université occupée, où flottent de multiples banderoles.

A Alger, entre llh30 et 16h30, on assiste à une tentative de marche à l’extérieur, en direction du Commissariat central. Mais le cortège de 700 à 800 personnes est rapidement coupé en deux, en face du café "Le Névé". Les manifestants se regroupent alors à l’intérieur de l’université et effectuent un "sit-in" prolongé, face aux deux entrées de l’université en criant des slogans à la foule, en vue de faire libérer leurs camarades. Les étudiants sont surexcités et ne cessent leur manifestation que vers 16h30 après que la police eut relâché absolument tout le monde.

La presse officielle, et en particulier El Moudjahid, s’illustre dans une campagne de calomnies et de mensonges à l’égard du mouvement universitaire. Mercredi 9 avril.
- Deuxième jour d’occupation.

A Tizi-Ouzou, plusieurs tentatives de manifestations, notamment celles des stagiaires du centre de formation professionnelle des adultes, sont stoppés par intervention des délégations d’étudiants et d’enseignants. La présence d’importants renforts de forces de l’ordre ayant pour consigne de réprimer durement laisse en effet prévoir le pire.

Des informations commencent à circuler en provenance de Aïn El Hammam, à propos d’un mot d’ordre de grève générale pour le mercredi 16 avril. Le matin, le comité anti-répression rédige le texte de "l’Appel à la population" - Halte aux mensonges !" en réponse notamment, aux diffamations de la presse "nationale". Le texte sera ensuite adopté en AG de la communauté universitaire.

Après midi : conférence de presse du comité anti-répression, en présence du correspondant du journal le Monde et du représentant de l’AFP à Alger. Les intervenants donnent des explications précises et détaillées sur le rejet du "berbérisme". Par la suite, les journalistes s’en vont visiter la région de Larba Naït Irathen, Azazga...

Le soir, on assiste à l’arrivée d’une délégation de l’UNJA-CNE qui prétend vouloir dialoguer avec les étudiants. Pour éviter le "torpillage" de la réunion du comité anti-répression, un petit groupe se dégage pour discuter avec eux : c’est un véritable dialogue de sourds, puisqu’ils ne veulent pas "expliquer" l’attitude inadmissible de la direction de l’UNJA. -Jeudi 10 avril 1980.
- Troisième jour d’occupation.

A Alger, il apparaîtrait que le mouvement s’essouffle et même se divise (entre grévistes et non grévistes, Kabyles et Arabes etc.).

La tentative de pétition chez les enseignants d’Alger connaît une réussite très variable, suivant les instituts. En Sciences Eco, c’est assez faible, avec 10 ou 12 signatures, mais de nombreux instituts sont impliqués, si bien qu’on arrive peut-être à 70-80 signatures, y compris des chercheurs de l’ONRS.

A Tizi-Ouzou, vers 14 heures, le wali tente de réaliser un meeting de soutien au pouvoir central, sur la place de la mairie ; par la coercition et le bluff, il réussit à ramener 2000 personnes environ (dont les ouvriers agricoles arabophones de Dellys etc.) Les velléités de contre-manifestation de la part des étudiants sont stoppées par le comité anti-répression qui avait préféré faire distribuer des tracts d’information à la population pour expliquer la situation.

Au Centre universitaire, en fin d’après-midi, une conférence de presse est donnée par le comité anti-répression en présence d’Alain Meynargues de France Inter, ainsi que du correspondant de l’agence de presse espagnole EFE. Là encore, on insiste beaucoup sur le caractère "non berbériste" du mouvement ainsi que sur la revendication des libertés d’expression, etc.

On apprend par ailleurs, qu’à Bab-Ezzouar, les étudiants ayant tenté d’afficher la tenue de meetings, dans l’enceinte de la gare SNTF, se sont vu interdire cela par la gendarmerie et même interpellés.

En faisant le point sur les arrestations, on s’aperçoit que trois détenus sont alors maintenus en prison : About Arezki, le laborantin, est depuis dix jours à Blidaf ; quant aux autres, il s’agit de l’infirmier de Dellys, Naït Abdallah et du technicien de Aït Douala, Chemime Amokrane. -Vendredi 11 avril 1980.
- Quatrième jour d’occupation de l’Université.

Durant la nuit du 10 au 11, une assez nette démobilisation s’est fait sentir chez les étudiants fort peu nombreux durant le week-end, et ce, surtout au niveau de la vigilance, très relâchée.

Dans la journée du vendredi, un degré de plus est franchi dans l’escalade de l’intimidation-répression :

1) encerclement désormais complet de l’université, y compris par le côté de la nouvelle ville où trois camions de police stationnent en permanence.

2) Coups, insultes, interpellations pleuvent sur les lycéens et étudiants qui tentent de se rendre à l’université ; un lycéen à le genou fracturé, des filles sont giflées ; un étudiant conduit au commissariat.

3) Tous les étudiants non porteurs d’une carte de l’université de Tizi-Ouzou sont refoulés (crainte des agents de liaison d’Alger, etc.), à la sortie de l’université toutes les personnes trouvées porteuses de tracts sont systématiquement arrêtées.

C’est une véritable guerre des nerfs qui s’installe ; le jeu des autorités est clair : étouffer l’université en la privant d’informations et en l’empêchant d’informer la population.

-Samedi 12 avril 1980.
- Cinquième jour d’occupation.

La nuit du 11 au 12 est encore plus pénible que celle de la veille. Beaucoup de rumeurs d’invasions nocturnes persistent. Il y a même début de panique chez certains. Les enseignants d’Alger, les étudiants ainsi que la presse étrangère sont rapidement alertés de la situation alarmante qui prévaut à Tizi-Ouzou. En milieu de journée, une invitation aux enseignants pour se rendre chez Bererhi est transmise par le wali.

A Alger, on note toujours les mêmes divisions entre partisans de la grève et partisans de la reprise. La CNE de l’UNJA désapprouve les textes du secrétariat de l’UNJA, tente de récupérer une partie du mouvement en prévoyant notamment un rassemblement des étudiants à Boumerdès le 17 avril.

A Tizi-Ouzou, l’après-midi, de bons groupes de travail fonctionnent sur différents sujets ; notamment un groupe de femmes qui discute du projet de code de la famille, ainsi qu’un groupe de travail composé de travailleurs de l’Université où le débat se déroule en kabyle. Les autres groupes participent à l’élaboration du programme détaillé de revendications de la Communauté universitaire à présenter aux autorités.

Dans l’après-midi, une délégation du Comité anti-répression partie voir les autorités pour la libération d’un étudiant interpellé, se voit tenir des propos très injurieux à l’égard d’un enseignant algérien absent et ce, par un officier supérieur de la police ("je suis un Kabyle, et je ne permettrai pas à un Arabe marié à une française de me dicter quelle est ma langue").

Le racisme est donc officiellement propagé par les autorités.

En fin d’après-midi, le personnel hospitalier tient une AG à l’hôpital, en présence de délégués de l’Université, et présente une motion de soutien qui, dès le lendemain, recueillera plus de cent cinquante signatures...

Le soir, on confirme une importante manifestation à Sidi-Aïch causée par l’interdiction tardive dont a été victime le chanteur Ferhat, lequel sera arrêté encore une fois (au total trois ou quatre fois). Le cinéma aurait été mis à sac. On rapporte aussi des heurts violents à El Kseur, des manifestations à Boghni et à Ouadhias. Le soir on assiste à une tentative d’agression contre un enseignant venu rejoindre l’Université.

La nuit on parle de l’arrivée de quarante camions de soldats en renfort en Kabylie. -Dimanche 13 avril 1980.
- Sixième jour d’occupation.

Finalement ce sont neuf (au lieu de dix, l’un étant malade) enseignants qui quittent Tizi à 6 heures du matin dans deux voitures de la wilaya. Ils seront reçus en présence de Djamel Labidi et deux syndicalistes de la FTEC. D s’agit en fait d’une simple prise de contact pour Bererhi qui prend "la température". Bererhi annonce en fait la couleur en déclarant : "II n’existe pas en Algérie de franchises universitaires". Sur place, à Tizi-Ouzou, on assiste à une véritable invasion du centre universitaire par des centaines de jeunes (et même très jeunes), lycéens, collégiens et stagiaires de FPA.

C’est un peu l’anarchie et l’ordre est très difficile à maintenir.

On arrive à une entente avec le wali pour laisser sortir par petits groupes les jeunes lycéens (qui risquaient de se faire matraquer...) ces jeunes sont en fait souvent désemparés, ils veulent lutter mais ne savent quoi faire et sont inorganisés, il viennent même à la Fac. pour qu’on les "organise" et qu’on leur dise quoi faire. Il faut dire que souvent ils ne peuvent se réunir dans leurs établissements qui ont été fermés. Une bonne discussion peut finalement se tenir avec une quarantaine de délégués de ces jeunes. Quelques lycéens de terminale posent le problème de leur baccalauréat.

A midi, l’hôpital tient une nouvelle et massive AG, confirme et étend son soutient à l’Université par une occupation symbolique de l’hôpital où flottent diverses banderoles (Tamazight di lakul). En fait il n’y a pas véritablement grève ; les médecins algériens continuent de soigner.

Vers 17 heures, une nouvelle conférence de presse est donnée par le comité anti-répression devant le représentant du Monde et celui de l’Associated Press. Ils s’inquiètent de la situation et constatent que le dispositif policier a été quelque peu allégé à la veille de la venue du ministre à Tizi-Ouzou. Le soir apparaît un tract mystérieusement signé "Comité de soutien aux travailleurs et étudiants en lutte", et appelant la population à la grève générale pour le mercredi 16 avril. Le texte du tract est assez composite. En tout cas, son apparition est aussitôt interprétée par certains provocateurs qui accusent certains enseignants (à tort) d’en être les auteurs. En fait, il est prouvé que le tract a été tiré en dehors de l’Université. Les journalistes se rendent par la suite à l’hôpital où ils constatent le soutient effectif des travailleurs. -Lundi 14 Avril 1980.
- Septième jour d’occupation.

A partir de ce jour (et provisoirement) El Moudjahid, baisse un peu le ton à l’égard du mouvement universitaire, puisqu’on n’y trouve plus les nombreux "messages de soutien" provenant des Kasmates FLN de la Wilaya et indiquant en fait où s’étaient déroulées les manifestations. A 9h30, le ministre arrive, accompagné du conseiller Dj. Labidi ; de deux syndicalistes de la FTEC et du SNESUP (dont Hachemi Chérif). Il est admis à l’intérieur de l’Université occupée, en compagnie du wali et de son chef de cabinet, du chef de secteur de l’ANP, du commissaire national du Parti ainsi que d’un correspondant d’El Moudjahid à Tizi et du recteur accompagné du secrétaire général de l’Université. En revanche, les services de sécurité accompagnant le ministre sont exclus de l’enceinte universitaire.

L’assemblée générale se tient devant environ mille personnes (étudiants, travailleurs et enseignants). En fait, le bilan de ce contact est plutôt nul ou négatif. Bererhi a essayé de circonscrire le problème dans le dilemme "pour ou contre la Charte et les institutions ?". Comme la veille, face aux enseignants il parle des "harkis", qui ont brûlé le drapeau algérien à Oued Amizour. En fait, unanimement, la communauté universitaire décide la confirmation du mouvement, estimant n’avoir rien obtenu du ministre. Vers 14h30, Hachemi Chérit, S. G. de la FTEC et son compagnon du SNESUP reviennent discrètement après le départ du ministre, et tiennent une discussion de deux heures avec deux ou trois enseignants qu’ils essaient de sonder politiquement avec des question du style "avec qui comptez vous lutter ?".

Ces syndicalistes jouent aussi sur l’intoxication en affirmant qu’un groupe armé avait attaqué un village agricole socialiste du côté de Tamda, les femmes avaient été violées, etc., tout ça au nom du mouvement ! (sic /...). Le soir, on assiste à une espèce de climat de semi-victoire chez les étudiants qui affichent trop vite un certain triomphalisme. Des étudiants vont même jusqu’à demander "à quand la reprise des cours ?".

Il s’en suivra même une certaine démobilisation puisque dans la nuit du 14 au 15 il n’y a pratiquement plus personne à la vigilance autour de l’Université ; il n’y a au total que trois enseignants de permanence et ils ont toutes les peines du monde à refouler le provocateur Merabtène qui est venu complètement saoul annoncer qu’ils reprendront le travail le lendemain, menaçant les travailleurs du COUS grévistes...

Le soir, vers 20 heures, deux enseignants d’Alger, délégués par leurs collègues viennent prendre des nouvelles de la situation à Tizi-Ouzou. En fait, à Alger, la mobilisation, surtout parmi les enseignants, est beaucoup plus faible qu’à Tizi-Ouzou. -Mardi 8 avril 1980.
- Premier jour de l’occupation de l’Université de Tizi-Ouzou.

A Tizi-Ouzou, une assemblée générale, très dense (plus de 1000 étudiants étaient présents) décide à l’unanimité la grève générale illimitée avec occupation des locaux jusqu’à satisfaction de leur programme de revendication (enseignement du berbère...) et la libération de tous les détenus (à cette heure on notait encore un enseignant et 4 ou 5 étudiants de Tizi-Ouzou parmi les 20 détenus d’Alger).

L’AG structure un puissant comité anti-répression tripartite, d’environ 65 membres (plus de 20 étudiants, plus de 20 enseignants, et une vingtaine de travailleurs de l’université). Il se subdivise en 4 commissions permanentes : information et coordination, animation culturelle et vigilance, relations extérieures officielles (avec la wilaya, la police etc.), relations extérieures non officielles (presse, autres universités etc.). L’après-midi, une première délégation du Comité anti-répression se rend chez le wali, pour porter le texte de l’Appel à la Libération des détenus, qui constituait le premier texte déclaratif du Comité anti-répression. Le wali donne des assurances verbales quant à la libération de tous les Tizi-ouziens, exceptés des gens comme About Arezki supposés appartenir à des organisations subversives. Le soir, les étudiants de Tizi-Ouzou mettent en place les piquets de vigilance tout autour de l’université occupée, où flottent de multiples banderoles.

A Alger, entre llh30 et 16h30, on assiste à une tentative de marche à l’extérieur, en direction du Commissariat central. Mais le cortège de 700 à 800 personnes est rapidement coupé en deux, en face du café "Le Névé". Les manifestants se regroupent alors à l’intérieur de l’université et effectuent un "sit-in" prolongé, face aux deux entrées de l’université en criant des slogans à la foule, en vue de faire libérer leurs camarades. Les étudiants sont surexcités et ne cessent leur manifestation que vers 16h30 après que la police eut relâché absolument tout le monde.

La presse officielle, et en particulier El Moudjahid, s’illustre dans une campagne de calomnies et de mensonges à l’égard du mouvement universitaire. -Mercredi 16 avril 1980.
- Neuvième jour d’occupation.

France-Inter fait état de l’incident survenu à son reporter et annonce qu’il a pu sauver ses bandes et que celles-ci passeront dans la journée. A Alger, les correspondants de presse étrangers accrédités protestent collectivement auprès du ministre de l’Information qui leur assure qu’il ne s’agit que d’une bavure locale. La bande passera en fait, dans un montage assez "odieux" avec à sa suite une intervention de Rachid Ali Yahia. Du côté de Boudouaou d’importants barrages de gendarmerie contrôlent les véhicules en provenance de Kabylie, de même que la zone industrielle de Rouiba Reghaïa est entièrement "bouclée" par plusieurs barrages de gendarmes. On a parlé en effet d’une grève de la Sonacome Rouiba (six mille travailleurs). En Kabylie, au-delà de Bordj Menaïel, en direction de Tizi-Ouzou et de la Haute Kabylie, la grève générale a été unanimement suivie.

Toutes les usines, les commerces, bureaux, écoles, etc. sont fermés ; beaucoup d’usines occupées par leurs travailleurs. Même la Wilaya en grève a été fermée par le wali. Le matin, les enseignants prennent l’initiative d’un texte distribué à la population intitulé : "appel au calme" et démentant les rumeurs selon lesquelles l’université de Tizi aurait appelé la population à venir manifester massivement dans Tizi, alors que les forces de l’ordre, considérablement renforcées, pendaient un traquenard. Le wali, le soir, félicita les enseignants de cette initiative qui a permis de sauvegarder la ville.

Le soir, on assiste à la naissance d’un comité populaire de coordination regroupant des délégués d’une dizaine d’établissements en grève : "Sonelec, Sonitex, SNLB, Onalait, Hôpital, lycées de Tizi-Ouzou, lycée de Larbaa Naït Irathen, deux centres de FPA, ainsi que l’Ecotec, semble-t-il.". Le comité publie un texte dans lequel il réitère les revendications et salue la journée historique du 16 avril.

A l’Université, commence à se poser le problème de la trésorerie et certains étudiants commencent à effectuer une quête pour subvenir notamment aux frais de déplacements. En fin d’après-midi, une conférence de presse-bilan est faite face au correspondant du Monde qui visite la région et rend compte de la grève générale dans un article daté du 18 avril annonçant par ailleurs l’existence à Paris d’un Comité de défense des libertés culturelles.

Le soir, vers 18 heures, on reçoit, transmis par la Wilaya, un télex-ultimatum du ministère déclarant que si les cours ne reprenaient pas le samedi 19 avril, les enseignants perdraient leur carrière et les étudiants seraient exclus. La réponse sera discutée en AG le lendemain. Une tentative de rédaction d’un bilan de la venue du ministre est par ailleurs "stockée" par des étudiants désireux de ne pas la voir paraître.

Vers 20h30, Yahiaoui fait un discours retransmis en partie à la TV où il parle de l’existence "d’une seule langue, et d’une seule religion !". Ce sera son dernier discours public. -Jeudi 17 avril 1980.
- Dixième jour d’occupation.

A 10 heures à Tizi-Ouzou, arrive une délégation de la CNE de l’UNJA qui prétend se désolidariser du texte du secrétariat national de l’UNJA. Par ailleurs, on nous confirme le maintien de la détention à Blida du groupe de quatre musiciens "Yougourthen". On apprend d’autre part que l’Académie poursuit la grève avec occupation en raison de l’arrestation, la veille, de l’un de ses employés transportant des tracts. On commence à parler de manifestations à Batna, Khenchela, Arris ? Mascara, Oran, Cherchell (avec insistance).

L’AG se tient vers 11 heures et adopte le télex de réponse au ministre, lequel ironiquement déclare que les seuls absents de l’Université sont les recteurs, secrétaire général et directeurs du COUS.

On assiste à de nombreuses interventions de travailleurs dont un ancien moudjahid connu. D’autre part encore on apprend que Ferhat aurait une fois de plus été arrêté. L’après-midi, on assiste au retour de Hachemi Chérif (FTEC) qui s’évertue à composer (récupérer) avec les enseignants durant près de cinq heures.

L’après-midi également a lieu un cours assez intéressant sur la langue berbère. Parallèlement, une conférence de presse s’est tenue en présence de :

* un journaliste d’El Moudjahid (Fodil Ourabah) qui prétend avoir bataillé durant six heures avec sa rédaction pour pouvoir couvrir Tizi ;
* le correspondant de l’AFP qui nous fait part (en aparté) de son inquiétude sérieuse ;
* un journaliste du Matin de Paris.

Tous font le bilan de la situation, les journalistes étrangers s’inquiètent de la répression plus particulièrement (véracité au sujet du mort d’Azazga ?). Le soir, le discours de Chadly à 20h30 déclare qu’il était honteux d’agir comme agissaient les gens de Tizi-Ouzou, jette quelque peu le désarrois sur la communauté universitaire. La nuit est même assez pénible en raison de la démobilisation (à peine cent cinquante étudiants sur la place, quelques rares enseignants), et c’est un peu la panique avec l’intoxication lancée par les agents de la S.M. sur une prise d’assaut dans la nuit à 3 heures du matin. Dans la nuit, un groupe d’enseignants rédige d’urgence le texte d’un appel aux intellectuels.

Ce soir du jeudi 17 on commence à ressentir sérieusement des contradictions entre certains étudiants et les travailleurs (dont les enseignants). Des étudiants remettent en cause la participation de l’Université au Comité populaire de coordination. Il y a même des altercations assez violentes entre un enseignant assez extrémiste (verbalement) et des étudiants. Des étudiants ont même tenté de s’opposer au tirage de tracts (par ailleurs tapés autre part) des hospitaliers et des commerçants. -Vendredi 18 avril 1980.
- Onzième jour d’occupation.

Durant l’après-midi, deux bons groupes de travail fonctionnent et discutent de la situation présente ainsi que du discours de Chadly. Par ailleurs, un programme d’activités de recherches et de discussions assez riche est mis au point.

Le soir, le moral remonte un peu à l’intérieur de l’Université en raison du retour d’un grand nombre d’étudiants rentrés chez eux durant le week-end. -Samedi 19 avril 1980.
- Douzième jour d’occupation.

Le matin de l’AG des étudiants-travailleurs et enseignants est assez massive. Elle set toutefois assez houleuse, en raison des discussions entre certains étudiants et les travailleurs qui ont placé beaucoup d’espoir dans le mouvement.

Deux propositions se dégagent :

1° - l’envoi d’une nouvelle délégation au chef de l’Etat et à S. Yahiaoui pour leur expliquer les revendications. Proposition faite par un étudiant allé la veille mystérieusement à Alger et qui semble désormais souhaiter une reprise des cours ;
2° - constitution de trois commissions de travail l’après-midi, sur l’unité étudiants-travailleurs ; sur les libertés démocratiques et sur l’évolution du mouvement.

On nous réaffirme encore qu’une manifestation a eu lieu à Cherchell ; on nous apporte le soutien d’employés de la RTA. Un enseignant de Tizi parti le matin sur Alger revient le soir avec des idées de reprise des cours (bizarre).

L’après-midi, les groupes de travail fonctionnent assez bien, sauf celui sur l’unité étudiants-travailleurs, ou quelques étudiants s’obstinent à vouloir la division. Dans les libertés démocratiques, à propos de la libération des détenus d’opinion, on réaffirme le caractère général de cette exigence.

L’après-midi, Abdelkrim Djaad (Algérie Actualité), venu en compagnie de Sid-Ahmed Agoumi, prétend avoir posé l’éventualité de sa démission pour se rendre à Tizi-Ouzou. En fait, il monopolise la discussion avec les enseignants, sans pour autant apporter quoi que ce soit. -Dimanche 20 avril 1980.
- Prise d’assaut de l’Université.

A 4hl5 du matin, alors que tout le monde s’était endormi à l’issue d’une longue réunion jusqu’à 3 heures du matin, plusieurs compagnies d’agents de forces de l’ordre (gendarmes mobiles, CRS), donnent l’assaut. Ils sont casqués et armés de fusils avec la baïonnette au canon, avec des matraques, grenades lacrymogènes, etc. Ils ne tirent pas de balles mais en revanche ils pénètrent violemment dans les chambres de la cité universitaire et matraquent tout le monde. Coups de crosse et de baïonnette pleuvent sur les étudiants (ainsi que quelques travailleurs et enseignants restés sur place...).

A la Cité universitaire de jeunes filles de Medouha on arrête tous les enseignants que l’on peut ramasser, particulièrement ceux "qui sont passés par la France".


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